A Besançon,
les meurtres étaient restés discrets : une ou deux attaques à main armée,
quelques piétons volontairement renversés, etc… Mais rien de grandiose. Pendant
un certain temps, tout se déroula derrière des portes closes. Mais tout ceci a
changé le jour où un groupe se décida à attaquer la caserne. Après tout, pour
du 1 contre 1, les objets fournis suffisaient largement. Mais quand quelqu'un a
décidé qu'il n'y a plus rien à perdre et qu'il est temps de ne plus prendre de
gants, il a tendance à utiliser les grands moyens. Et où trouver à Besançon de
plus grands moyens que chez les militaires?
Donc, un
matin de mai, une grande explosion retentit dans toute la ville. Sur le coup,
personne ne sut ce qui se passait, mais dès le lendemain un compte-rendu assez
précis se transmettait de bouche à oreille.
Vers cinq
heures, alors que le soleil n'était pas encore levé et qu'une partie des
militaires dormait encore, un petit groupe s'approcha du mur sud de la caserne.
Discrètement, les membres de ce groupe posèrent leurs pains de plastic sur le
mur puis s'éloignèrent rapidement afin de ne pas se trouver dans la zone de
déflagration. Faire exploser un mur de caserne, c'est un peu comme mettre un
coup de pied dans une fourmilière : le calme apparent est vite remplacé par une
frénésie certaine. En plus, le temps que les ordres arrivent d'en haut, il est
possible d'en profiter. Deux ou trois attaquants étaient restés sur place et
tiraient à l'arbalète sur les militaires sortant du nuage de fumée. C'est bien,
une arbalète, ca ne fait pas de bruit. Et si l'entraînement est bon, il est
possible de faire aussi mal qu'avec un pistolet. Apparemment, le commando
s'était suffisamment entrainé. Ils réussirent à abattre une demi-douzaine de
militaires avant que le flot ne se tarisse. Voyant que plus personne ne sortait
du nuage de poussière et avant que celui-ci ne disparaisse complètement, ils
s'évanouirent dans la nature, leur mission remplie. Car cette attaque n'était
qu'une diversion. Pendant qu'ils attiraient l'attention sur ce coté des
installations, le plus gros de la troupe entraient dans la caserne par la
grande porte de cette manière : Trois d'entre eux, semblant marcher sur le
trottoir comme n'importe quel passant, attaquèrent les sentinelles de garde au
couteau au moment même de l'explosion. Surpris par les deux attaques
simultanées et la vélocité des attaquants, aucun des militaires n'eut le temps
d'appeler ses camarades avant d'être sauvagement égorgé. Le reste de la troupe
surgit alors du fossé et entra par la grande porte. Les trois qui s'étaient
occupés des sentinelles prirent rapidement leur place. Ainsi, au premier coup
d'œil, ce coté-ci de la caserne ne se distinguait pas par rapport aux jours
précédents.
Les autres
attaquants, masqués, se séparèrent : cinq groupes constitués de trois ou quatre
personnes et un grand groupe d'une quinzaine de membres. Chacun savait où il
devait aller. Depuis la restauration d'un service militaire obligatoire pour
tous, tout le monde passait deux ans de sa vie dans une caserne. Comme rien ne
ressemble plus à une caserne qu'une autre caserne, il n'etait pas difficile
d'oublier les differences et de se rappeler des lieux strategiques. Les
premiers groupes avaient pour mission de naviguer dans toute la caserne en
ajoutant le plus possible au chaos ambiant : mini-explosions un peu partout,
attaque rapide et fuite, course poursuite dans les baraquements et autant que
possible meurtres. Il fallait éviter les attaques frontales et les batailles
rangées.
Pendant ce
temps, l'autre groupe devait rejoindre l'armurerie. Là, même si la rapidité
restait de mise, le mot d'ordre était discrétion. Il fallait pénétrer dans le
bâtiment, y récupérer le plus d'armes possible et ressortir. Le tout dans un
temps limité, bien sur. Ce plan n'aurait pas du fonctionner, vu que l'armurerie
est le bâtiment le mieux gardé d'une caserne. Mais c'était le plan. Et tout le
monde sait que les plans ne tiennent jamais au-delà du premier coup. Dès
l'explosion, de nombreux habitants des immeubles voisins se mirent à leurs
fenêtres pour voir de quoi il retournait. Et certains ont donc vu la trentaine
d'attaquants investir la caserne. La plupart n'osait ou plutôt ne pouvait pas
bouger, fascinés par ce qui se passait comme un animal pris dans les feux d'une
voiture. D'autres, moins captivés mais plus prudents, s'éloignèrent des
fenêtres. Et les plus jeunes des adultes virent là une bonne occasion et se
précipitèrent dans l'action. En peu de temps, les militaires se retrouvèrent
non seulement surpris, mais aussi en sous-effectif. Contrairement à ce qui
était prévu, ce qui se passait dans la caserne n'était plus une bataille entre
deux camps mais un ensemble d'escarmouches plus ou moins privées. Pour les
militaires, il n'y avait pas grand-chose de changé, mais pour les autres,
c'était très différent. En effet, les attaquants, ceux qui étaient à l'origine
de l'opération, avaient maintenant de la chair à canon à disposition. Il est en
général assez mal vu de sacrifier ses compagnons de combat. Mais si on a sous la
main d'autres personnes à qui rien n'a été promis, qu'on ne connaît pas et dont
on se moque éperdument, c'est tant mieux. Dans de telles circonstances, tout
est permis. Ainsi, certains n'avaient aucun remords à amener les militaires
poursuivants vers un groupe de personnes fraîchement arrivées et à profiter de
la pagaille pour s'échapper. Apres tout, le but était de récupérer du
matériel et de s'enfuir. Ce que ne savaient pas les retardataires.
Comme je
disais plus haut, ce plan n'aurait pas dû fonctionner, même avec l'aide involontaire
des nouveaux arrivants. Il n'y a que deux moyens pour entrer dans une place
forte : s'y faire inviter par l'ennemi en le trompant ou avoir un converti[1] à l'intérieur
pour ouvrir la porte. Aucune n'est meilleure que l'autre, mais dans ce cas, il
y avait un converti sur place. Le frère d'un des attaquants avait été assigné à
la garde de l'armurerie avec deux de ses camarades. Il se débarrassa d'eux sans
aucun remords et se tint prêt à accueillir les attaquants.
Entre le
converti et les attaquants imprévus, l'opération fut un succès. Peu de pertes à
déplorer, peu de munitions gâchées à se défendre et une fuite grandement
facilitée. Un seul regret : ne pas avoir pu prendre plus de matériel. Mais bon,
une personne, aussi forte soit-elle n'a que deux bras. Ceci dit, il y en avait
assez pour un futur massacre. Et massacre il y eut!
Comme il
fallait à la fois rentabiliser et économiser le matériel, les premières cibles
furent les plus peuplées. La première explosion eut lieu à Planoise. Forcement,
un immeuble de 25 étages dont les fondations lâchent, ça fait des victimes.
Surtout quand c'est une tour et pas une barre. Tout le monde a vu au moins une
fois à la télé une tour être détruite pour reconstruire à sa place. On sait
comment c'est impressionnant. Cela a été pareil. Mais avec des gens dedans. Et
le résultat a dépassé toutes leurs espérances. Du coup, ils ont voulu se faire
plaisir. Apres tout, il y a des bâtiments bien plus marrants à faire exploser
que des immeubles d'habitations. Déjà, le centre d'accueil aux étudiants
étrangers. Bon, lui n'a pas explosé. Il a brûlé. Bien sur, toutes les issues
avaient été condamnées auparavant. Sinon, à quoi bon? Ca n'avait pas été très
dur, vu que l'endroit avait été fortifié un peu avant. Et le problème d'une
place fortifié c'est qu'il est en général aussi difficile d'en sortir que d'y
entrer. Bref, tout a brûlé. Tout et surtout tous.
Ensuite, il
y eut la synagogue et la mosquée. Les deux incidents marquèrent les esprits. La
synagogue parce qu'elle était en plein centre de la ville et à cause de
l'histoire de sa civilisation; la mosquée parce que c'était le premier exemple
d'attaque directe et frontale envers l'islam. Jusqu'alors, les attaques contre
cette civilisation avaient été insidieuses et diffamatoires, plus au niveau de
l'esprit, de la réputation qu'au niveau physique.

[1] : "Un traître est celui qui quitte son parti pour
s'inscrire à un autre ; et un converti celui qui quitte cet autre pour
s'inscrire au vôtre." Georges Clemenceau.